mardi 20 septembre 2022

ALFREDO SIDES - AVANT 1919

Episode 1 :  AVANT 1919. 

Alfredo Sidès est né le 10 mars 1882 à Salonique en Grèce. Il est le fils de Elie Sidès et Paola Namias (1). Parisien, il est élève de l’institution Springer (2), rue de la Tour d’Auvergne, Paris 9e, où il fait ses études secondaires (3). Il serait le fils d’un banquier italien ruiné et d’une mère grecque aux allures royales. Il aurait commencé sa carrière comme choriste d’opéra(4),puis il est pianiste dans l’entourage de son ami, le harpiste virtuose Carlos Salzedo (5). Lors de l’Exposition universelle de Paris de 1900, Fredo Sidès prend la place de Salzedo comme démonstrateur de piano (6). Le 3 mai 1914, l’antiquaire Fredo Sidès reçoit les palmes académiques, il est fait officier de l’Instruction publique au titre étranger, série E (7). Le 8 octobre 1914, à New York, « the French Artist and Archeologist (l’artiste français et
archéologue) » Fredo Sidès participe à un récital de piano où il fait un bref discours sur les différentes étapes du « progrès humain (8) ». En janvier 1915, toujours à New York, il négocie la vente au Brooklyn Museum de lots d’étoffes provenant de la collection Besselièvre (9) pour le compte d’une marchande italienne nommée Mme Keller, opération qui aboutit en mai 1915 à un procès que Sidès gagne contre cette dernière et son complice qui ne lui ont pas versé sa quote-part (10). De cette époque naît sa rencontre avec la communauté d’artistes français (11) établie à New York pendant la Première Guerre mondiale : Picabia et sa femme, Gleizes (12) et Julie Roché, Crotti, Duchamp, groupe d’artistes proche de l’écrivain et le collectionneur Walter Arensberg (13), dont Beatrice Wood (14) fait le dessin dans Beatrice et ses 12 enfants, tout en ambiguïté sexuelle (15).

En 1916, il participe au gala-salon de bienfaisance à New York « Le Bazar des Alliés », au bénéfice des œuvres de guerre en faveur de la France. Il y présente une cabine (un stand) décorée par ses soins, « Le Vestiaire des blessés ». L’association-organisatrice, dont Alfredo Sidès est le secrétaire, est placée sous la présidence d’Anne Vanderbilt (16) et Félix Wildenstein (17). Tout dans « l’esprit de Versailles et du Petit Trianon », Sidès est signalé au bal masqué du Nouvel An 1917 à l’Hôtel des Artistes à New York. Parmi les invités notables, le peintre Henry Caro-Delvaille (18) et sa femme, et Jacques Copeau (19) ainsi que le décrit le Musical Courrier (20). Et il participe comme décorateur (21) à la pantomime Le mariage d’Héloïse, donnée le 1er juin 1917 au bénéfice de l’Union des Arts, spectacle amateur donné chez Mme Vincent Astor (22), mis en scène et en musique par Gabrielle Dorziat, mimé par René Wildenstein et Maurice Roche, dansé par Caro-Delvaille, au cours duquel chante Yvette Guilbert et où Jacques Copeau fait un discours. 



Article de Vogue du 6 janvier 1917
mentionnant la participation de Fredo Sidès
à la pantomime le Mariage d'Héloîse.


Le 4 mars 1918, Alfredo Sidès demande à Henry C. Frick la permission de venir avec des amis admirer ses collections (23), dont celles qu’il lui a vendu, lettre écrite sur un papier à en-tête du « Vestiaire des blessés », 712 5 th Avenue, ce qui est l’adresse de la compagnie Lucien Alavoine à New York, et où il y a de nombreuses galeries au premier étage. À côté, est situé le siège du parfumeur Coty au 714 (24 & 25). Alfredo Sidès est fait chevalier de la Légion d’honneur le 20 août 1927 pour « service rendu aux œuvres de bienfaisance et à la propagande française aux États-Unis pendant la guerre » à la demande du ministère des Affaires étrangères français (26).

En 1918, il donne au Metropolitan Museum de New York un bronze, Danseuse russe (27), daté de 1915 de la sculptrice new-yorkaise Renée Prahar (28)(1880-1963), une élève de Bourdelle à Paris.
La même année, Fredo Sidez(29) réconcilie les musiciens Edgard Varèse (30) et Carlos Salzedo, qui sont tous deux ses amis, pour qu’ils fondent le New Symphony Orchestra à New York(31).

À partir de 1919, il participe à la fondation de la National Association of Harpists(32), association professionnelle des musiciens de New York, annoncée dans Musical America, le 3 janvier 1920 (33 & 34). Alfred Sidès est alors décrit dans le journal (35) de Carl Van Vechten (au Monday 25 th December, 1922) comme « Freddo Sides » avec lequel il dîne, acteur de second plan du théâtre de Broadway (sans doute le French Repertory Theater) qui participe à l’Algonquin Round Table, cercle littéraire et mondain « surréaliste et dadaïste » du théâtre de New York, où siègent entre autres Simon Kaufmann, Mankiewicz, Marcel Duchamp, Irving Berlin et... Harpo Marx ! La relation avec Carl Van Vechten s’établit sur la durée puisque celui-ci le photographie ainsi que sa femme Consuelo pour leur mariage (36) dans les années 1930.
Peut-être que Sidès a joué dans What Next? de la poétesse et dramaturge Mercedes de Acosta, qui le croise alors pour la première fois et le décrit dans son autobiographie Here Lies the Heart (37) : « Environ un an avant la production de What Next? [c’est-à-dire en 1919], j’ai rencontré Alfredo Sidès qui, de cette première période de ma vie jusqu’à sa mort en 1952, devait s’y faufiler dans une circonstance ou une autre. Quelque soient les mérites ou les défauts d’Alfredo, il était original dans les deux. Je n’ai jamais connu d’homme comme lui. Pendant toutes les années où je l’ai connu, je n’ai jamais pu découvrir son origine. Il était citoyen français et avait un passeport français. Quand je l’ai rencontré pour la première fois à New York, on m’a dit qu’il était un Juif turc. Lorsque nous sommes devenus amis, il a nié les deux mais, à plusieurs reprises, il m’a raconté des histoires contradictoires sur ses origines. À un moment donné, il m’a dit qu’il était espagnol, mais quelques années plus tard, il m’a dit qu’il était italien. Cela m’a laissé perplexe car il parlait les deux langues, et aussi le français,
comme un autochtone. Il ne fait aucun doute que son apparence, son attitude d’esprit et son approche de la vie étaient toutes orientales, mais peu importait ce qu’il était, mis à part une curiosité insatisfaite, car son regard sur la vie était si large, si original et rafraîchissant, et lui-même avait une personnalité si forte, et c’était en même temps un ami si chaleureux, que des choses aussi mineures que le lieu de naissance, la race ou la nationalité n’avaient aucune importance. (...) Comme il fallait s’y attendre, Alfredo a assisté quotidiennement à toutes les répétitions de What Next?, entouré de femmes dans les coulisses ou assis avec une dans l’obscurité du théâtre à l’avant (38). »

En tout cas Alfredo Sidès revient à Paris et il est naturalisé français le 7 octobre 1920 (39), profession : antiquaire. Le 14 octobre 1921, Sidès « 41, rue des Martyrs » est admis membre de la Chambre syndicale de la curiosité et des beaux-arts, chambre des négociants en objets d’art, tableaux et curiosités, dont les membres du conseil d’administration sont Bernheim, Durand-Ruel, Jos Hessel... À l’ordre du jour (40), l’œuvre féconde de la propagande artistique pour la diffusion artistique, l’abrogation de la loi d’exportation des objets d’art,inefficace et entrave aux commerces, et la création d’une filiale de la chambre à New York.

Notes :
1 - Acte de décès n°556-289, du 1er août 1952, in Archives de Paris 1952. Décès. Cote O6. 6D264.
2 - L’institution Springer est une école d’enseignement supérieur confessionnelle israélite qui prépare au baccalauréat ou au commerce, ouverte à Paris 9e, 34-36 rue de la Tour d’Auvergne, école fondée en 1854. In Archives israélites de France, n°17, septembre 1872, vol. 50, p. 506. Les cours étaient donnés rue Laferrière dans un hôtel particulier par messieurs Ziegel, Edelmann et Prax. Les cours de religion par le rabbin Israël Levi.Les cours d’anglais par Victor Basquet, un Martiniquais.
3 - L’écrivain Pierre Frondaie évoque les anciens élèves de l’institution Springer dans son article « Mémoires », publié le 20 décembre 1947 dans le journal L’Ordre, pp. 1-3.
4 - In Sophie Chauveau, Sonia Delaunay, La vie magnifique, éd. Tallandier, 2019.
5 - Carlos Salzedo (1885-1961), harpiste et compositeur d’origine française, américain depuis 1923.
6 - In Dewey Owens, Carlos Salzado: From Aeolian to Thunder: A Biography, éd. Lyon & Healy Harps, Chicago, 1992, p. 51 et p. 60.
7- In Journal officiel de la République française, au titre du ministère de l’Instruction publique et des Beaux- Arts, 3 mai 1914, p. 4014.
8 - In « Group of noted artists join in impromptu program at Glen Cove », in Musical America, 1914.
9 - Catalogue des étoffes européennes et orientales, étoffes coptes, persanes, etc. soies et velours européens appartenant à M. Besselièvre dont la vente eut lieu à Paris, Hôtel Drouot, salle n°6, les lundi 29 et mardi 30 juin 1914 à deux heures.
10 - « Institute’s laces, $9000 could have been had for $2,000 » in The Brooklyn Daily Eagle, May 16 th, 1915, p.1.
11 - In Frederick Macbronnier, « French Artists Spur on American Art », New York Tribune, October 21st, 1915.
12 - « New York is more alive and stimulating than France ever was, two French painters, couple Gleizes », New York Tribune, October 8 th, 1915.
13 - Décrit comme un « collectionneur d’art italien », in Sisley Huddleston, Paris, Salons, Cafés, studios, The tragedy of a dancer, éd. Philadelphia, 1928.
14 - Beatrice Wood (1893-1998) est une artiste peintre californienne dadaïste.
15 - Beatrice Wood, Beatrice et ses 12 enfants, aquarelle, v. 1917, Philadelphia Museum of Art, reproduite et commentée in Paul Franklin, « Beatrice Wood, her Dada... and her Mama », Women in Dada, Essays on Sex, Gender and Identity, MIT Press, Boston, 1998, pp. 101-124.
16 - Anne Harriman Vanderbilt (1861-1940), épouse de William Vanderbilt, petit-fils de Cornelius Vanderbilt. La famille Vanderbilt, grands collectionneurs et artistes, est liée aussi bien au cercle de Robert de Montesquiou,qu’à la création du Metropolitan Museum et du Whitney Museum de New York.
17 - In L’Excelsior, 9 août 1916.
18 - Henry Caro-Delvaille (1876-1928), peintre mondain et décorateur français, fait une brillante carrière à New York de 1917 à 1925.
19 - Le dramaturge Jacques Copeau (1879-1949) est à New York pour un séjour de 4 mois. Invité à reconstituer la compagnie du Vieux Colombier, il établit avec Louis Jouvet le nouveau dispositif scénique au Garrick Theatre de New York, en particulier avec des décors reconstitués de Pierre Bonnard. In cat. Jacques Copeau et le Vieux-Colombier, BNF, 1963, p. 23.
20 - In Musical Courrier, vol. 74. ISS. 13, March 29 th, 1917, p. 54.
21 - In Vogue, vol. 49, ISS. 11, January 6th, 1917, p. 55.
22 - Helen Huntington Astor Hull (1893-1976), philanthrope et mécène du Metropolitan Opera de New York.
23 - In The Frick Collection, « Letter from M. Alfredo Sides to Henry C. Frick », March 4th, 1918 à consulter en ligne transcrit.be.frick.org, consulté le 9 juillet 2022.
24 - In Art News, vol. 17, New York, 1918, p. 1.
25 - In Vogue, vol. 49, ISS. 11, June 1st, 1917, p. 55.
26 - In Le Figaro, 20 août 1927, p. 2.
27 - The Metropolitan Museum of Art, New York, inv. n° 18.106.
28 - American Sculpture, A catalogue of the collection of the Metropolitan Museum of Art, The Metropolitan Museum of Art, New York, 1965, p. 140.
29 - In Louise Varèse, Varèse, A Looking-Glass Diary, éd. W.W. Norton & Company, New York, 1972, p. 152.
30 - In Fernand Ouellette, Edgard Varèse: a Musical Biography, éd. Da Capo Press, New York, 1981, pp. 52-53.
31 - In Dewey Owens, Carlos Salzado: From Aeolian to Thunder, A Biography, éd. Lyon & Healy Harps, Chicago, 1992, p. 51 et p. 60.
32 - New Symphony Orchestra est une association de musiciens et un orchestre autogéré qui donnent des concerts et récitals de musique classique.
33 - Ibid note 29, p. 20.
34 - « New Association aims to band Harpists of country together », in Musical America, vol. 32, ISS. 19, September 4 th, 1920, p. 21.
35 - Note de l’éditeur Bruce Kellner, in Carl Van Vechten, The Splendid Drunken Twenties Diary: Selections from the Daybooks, 1922-1930, University of Illinois Press, Urnana and Chicago, 2003, p. 17.
36 - Photographies issues des archives de l’association Meher Baba, in Simon Onno, Documents Fredo Sidès, Association des amis de Meher Baba, 2022, Montreuil. Archives Réalités Nouvelles.
37 - Mercedes de Acosta, Here Lies the Heart. A Tale of my Life, éd. Reynal and Co, 1960, 372 p.
38 - Ibid note 37, pp. 98-99.
39 - Archives nationales, décrets de naturalisation de l’année 1920. Cotes : 4125x19, Sides, Alfredo.
40 - Bulletin de la chambre syndicale de la curiosité et des beaux-arts, Paris, 1er janvier 1922, n°69, p. 16.

@ Erik Levesque, Article Alfredo Sidès, une esquisse biographique, Avant 1919 (1/9) septembre 2022.




dimanche 18 septembre 2022

FREDO SIDES - UNE ESQUISSE BIOGRAPHIQUE EN 9 épisodes !


Alfredo Sidès (1882-1952)
Une esquisse biographique






Alfredo Sidès
photographié en 1930 par Carl Van Vechten*


Le critique d’art A.Fredo-Sidès apparaît dans de nombreuses biographies d’artistes, catalogues raisonnés, catalogues d’exposition, associé évidemment à la création de l’association des Réalités Nouvelles et de son Salon dont il est le président fondateur. Nos archives ne le connaissaient qu’entre 1939, date de la première exposition Réalités Nouvelles, et la date de sa mort en 1952, à travers les documents officiels d’assemblées générales et des divers courriers échangés avec les artistes. Nous ne savions que peu de choses sur sa vie et, régulièrement interrogés, nous ne savions répondre que ce qui se trouve dans nos archives dont Domitille d’Orgeval a su faire le miel de sa thèse Le salon des Réalités Nouvelles, les années décisives : de ses origines (1939) à son avènement (1946-1948), Paris Sorbonne, 2007, sous la direction de Serge Lemoine. Cet article en est donc complémentaire et apporte des informations biographiques nouvelles, à partir de la collecte de documents inédits. Bien que parcellaires, il donne un aperçu de la vie d’Alfredo Sidès dit Alfredo, Fredo, Freddo, A.Frédo-Sidès, Alfred, Alfred de Sides, Alfredo de Sides ou Sidez… suivant les pays, l’accent et l’oreille de ses interlocuteurs. Alfredo Sidès parle quatre langues : anglais, espagnol, français, italien. J’ai donc conservé au cours de l’article, les changements de noms pour essayer d’esquisser sa biographie, le milieu et l’environnement où il s’établit d’abord comme musicien, antiquaire, acteur, imprésario, vivant au milieu de l’avant-garde dadaïste entre Paris et New York.

Nous remercions Mme Jennifer Bernstein pour son aide et M. Simon Onno pour la mise à disposition des archives de l’association des amis de Meher Baba. Mme Mireille Dyan pour son accueil rue Gît-le-Cœur. M. Olivier Gaulon pour ses encouragements et sa patiente relecture.

Nous ne pouvons qu’espérer la découverte de nouveaux documents sur la vie et les activités d’Alfredo Sidès qui viendront enrichir et éclairer cette esquisse biographique, en particulier aux États-Unis dans les archives de Alice DeLamar et de Ganna Walska, du Royaume-Uni pour celles d’Eva Le Gallienne, enfin à Paris dans celles du Théâtre des Champs-Élysées.

Erik Levesque est peintre et archiviste de l’association du Salon des Réalités Nouvelles fondée en 1946, par Alfredo Sidès, association donc toujours bien vivante aujourd’hui !


ALFREDO SIDES
 
2 - Une figure des Années folles autour d’Isadora Duncan
3 - À Versailles
4 - Le Mariage avec Consuelo Hatmaker-Nungesser
5 - L’accueil de Meher Baba
6 - L’exposition « Réalités Nouvelles » de 1939
7 - La Seconde Guerre mondiale
8 - 1946 : renaissance des Réalités Nouvelles
9 - Épilogue

*photographie provenant des archives des amis de Meher Baba - RN/Imec.
@ Erik Levesque, Article Alfredo Sidès, une esquisse biographique, Avant 1919 (1/9) septembre 2022.

jeudi 4 août 2022

Bissière, Galerie Ceysson

BISSIERE, Le Songe de la terre

Paris

Galerie Ceysson & Bénétière
3 septembre au 8 octobre 2022


« Ma jeunesse a commencé à soixante ans ».

Il faut prendre au sérieux cette déclaration de Roger Bissière, né en 1886. De fait, pendant la guerre, l’homme cesse de peindre, s’installe dans son pays natal – le Lot – et se lance dans l’agriculture. Pour autant, quand vers 1945 Bissière reprend son activité artistique, plus que d’un retour à la peinture, c’est d’un retour sur la peinture qu’il faut parler. A priori, un monde sépare sa production d’avant guerre de celle que l’on voit exposée ici.

Mais quel est le trajet de Bissière ? Formé aux Beaux-Arts de Bordeaux et de Paris, le peintre « monte » à Paris en 1911 et, par nécessité, il pratique le journalisme et la critique d’art à L’Esprit Nouveau, la revue d’Ozenfant et de Jeanneret. Ses oeuvres, figuratives, essentiellement des figures féminines, prennent des accents postcubistes à la faveur de son amitié avec Braque (Femme au filet, toute en plans et facettes, 1936).
Devenu professeur à l’Académie Ranson (1925-1938), il exerce une forte influence sur de jeunes peintres dont certains participeront par la suite à ce groupe informel baptisé la Nouvelle École de Paris - Alfred Manessier, Vieira da Silva. Curieusement, c’est avec une série de Crucifixions, (1937) - dessinées, peintes et même réalisées sous une forme d’assemblage - que la pratique de Bissière se transforme. Si le sujet reste encore parfaitement reconnaissable, le traitement stylisé réduit les personnages à quelques lignes de force, qui tracent les contours des corps.
Est-ce un simple hasard si l’une de ses oeuvres fortes - une tapisserie ultérieure de quelques années (1945-1946) en rapport avec un autre symbole tragique, celui d’Hiroshima - relève du même style (Hiroshima, l’ange de l’Apocalypse). Quoi qu’il en soit, c’est à ce moment que Bissière réalise des tentures avec des morceaux de tissus, chiffons, rideaux ou vieux vêtements, comme s’il lui fallait un détour pour reconstituer de toutes pièces un nouveau geste artistique. L’ensemble sera présenté, avec des peintures à l’huile, à la galerie Drouin (décembre 1947). Viennent ensuite des peintures à l'oeuf, aux tonalités mates - brun, ocre orange - sur des supports divers, parfois recouverts d’un papier encollé qui seront présentés à la Galerie Jeanne Bucher en 1952.

Le choix de la galerie Ceysson & Bénétière d’exposer la partie de l’oeuvre exécutée à partir de 1945 s’explique par son caractère particulier, magnifiquement défini par Pierre Decargues qui parle d’un artiste « frontalier » (Premier bilan de l’art actuel, 1953). C’est que lentement, Bissière s’écarte de la représentation, au sens commun du mot. Non pas que la réalité disparaisse entièrement, au moins si l’on se fie à certains titres ici - Le Chat, la maison, 1951, Oiseau, 1953.
Pourtant, cet univers, sans être abstrait, se dérobe à la figuration. Pour l’artiste, suggestion, ellipse ou sous-entendu valent mieux que toute tentative de description littérale à prétention réaliste, qui encombre le regard et contraint l’imaginaire. Les images qui se situent vers la fin des années quarante et au début des années cinquante ne sont pas indifférentes au primitivisme inspiré par l’art africain ou océanien - les deux Totems, 1950 ou le masque de 1948 en témoignent. Cependant, on est loin avec Bissière de la fascination qu’avaient les avant-gardes du début du siècle. Ses figures, stylisées et simplifiées, entourées de plusieurs « cadres », sont comme des passe-murailles dans un univers à deux dimensions. Çà et là on devine un personnage - un orante ? - placé dans un échafaudage plus ou moins serré (Composition 18, 1949). On songe au peintre uruguayen Torres-Garcia, qui insère souvent des symboles précolombiens dans des structures d’une géométrie souple, des grilles ou des puzzles énigmatiques.

Puis, arrivent d’autres petits panneaux, où les formes sont dilatées par la couleur, trouées par la
lumière ou encore sillonnées par des tracés. Ces images s’inspirent-elles de la nature ? Les subtiles variations de la lumière seront-elles ainsi des évocations du rythme des saisons ? Bissière fait-il partie de ceux qui pratiquent un « paysagisme abstrait » ?
Le paysage, et c'est là sa spécificité, se compose d'une quantité infinie de tonalités, d'où l'absence de délimitation bien distincte entre ses éléments. Les formes s'estompent, fusionnent et l'effacement de la ligne facilite l'émergence de la couleur. Sans prétendre que le paysage, ce lieu de fragilité mimétique, serait voué à l'abstraction, la souplesse qui le caractérise fait de lui un sujet particulièrement propice à l'émancipation par rapport aux codes traditionnels de la représentation. Mais écoutons l’artiste : « je recrée ou plus exactement hélas, j’essaye de recréer un monde à moi, fait de mes émotions, où demeurent l’odeur des forêts qui m’entourent, la couleur du ciel, la lumière du soleil, et aussi l’amour que j’ai de tout ce qui vit » (1960).

Itzhak Goldberg

 

Contacts et informations pratiques
Ceysson & Bénétière
23, rue du Renard
75004 Paris
+33 1 42 77 08 22