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jeudi 17 mars 2016

John Hoyland (1934-2011) chez le collectionneur Damien Hirst

John Hoyland -  “Power Stations” - 

Newport Street Gallery - Londres

Une rétrospective des oeuvres de 1964 à 1982


Le restaurant Pharmacy 2

Damien Hirst l’enfant terrible des YBA (Young British Artists) est devenu adulte. Il a abandonné ses requins pour fonder un espace à mi-chemin entre la galerie et le musée où il peut présenter ses collections qui vont de la peinture victorienne à Francis Bacon, Banksy, Tracey Emin, Richard Hamilton, Jeff Koons, Sarah Lucas, Pablo Picasso, Richard Prince, Haim Steinbach ou Gavin Turk, de jeunes artistes et/ou une collections d’oeuvres d’artistes indigènes de la cote Nord Ouest du Pacifique…  


Sur la rive opposée, en vis-à-vis de la Tate Britain, Damien Hirst a donc transformé son ancien atelier (situé dans un ancien atelier de décors de théâtre victorien en brique), en un espace d'exposition de 3400 m2, composé en extérieur d’une petite boutique (où on peut s’acheter un crâne en multiples exemplaires “Damien Hirst” taché en "spin-off" (mais pas en diamants pour autant) que des impressions giclées… ), à l’intérieur d’une entrée avec son "desk", son hôtesse affairée et son vigile accueillant, 3 salles d’expositions en rez- de-chaussée (dont une de plus de 7m sous plafond) et de trois à l’étage ; le tout rénové par l’agence britannique d’architecture Caruso St John dans un esprit Chelsea. A l’étage un restaurant Pharmacy2 ou Ph2 vous attend avec sa cuisine minimaliste à base de poissons, dans un décor de pilules et de gélules.


Rhubarbe et glace au safran
Pour réaliser cet investissement, Damien Hirst a mené un deal de 33 millions de dollars  avec le galeriste et collectionneur José Mugarabi (Warhol, Basquiat, Hirst) dont il est le partenaire. Le but avoué est de relancer la carrière de Hirst qui depuis la crise bancaire de 2008, et sa vente “mirifique” direct chez Sotheby’s  apparaît comme le symbole d’une époque et d’un jeu morbide fin de siècle ou l'art rimait avec requin. Aujourd'hui Damien Hirst réalise des pochettes de disque pour Pete Doherty et les Babyshambles ou Jeff Wootton, guitariste des Gorillaz.



Une rétrospective
L’exposition inaugurale de cet espace est consacrée à John Hoyland (1934-2011), peintre que l’on a pu voir aux Réalités Nouvelles en 2006 et 2007.  Le parallèle voulut ou souhaité entre Hirst et Hoyland est frappant par le titre : Power Stations (Centrales électriques) qui désigne autant la puissance revendiquée de l’entreprise de Hirst que celle d’Hoyland d’insuffler de l’énergie à la peinture anglaise.
Mais aussi par leurs carrières respectives Hoyland et Hirst ont tous deux, vu leurs carrières basculées à la cinquantaine et être confronté à la même nécessité de se réinventer après une gloire rapide.



Hoyland (né en 1934) dans les années 60 (comme Hirst dans les années 90) a été l’enfant prodige de la peinture abstraite anglaise et londonienne, Hoyland est à trente ans reconnu par Brian Robertson dans l'exposition “New Generation”, puis il est sélectionné à la Biennale de Sao Paolo avec Anthony Caro, puis il est à New York sous la protection de Greenberg, aventure qui touche à sa fin dans les années 70 quand entre divorces et déception sentimentale, la peinture abstraite n’y est plus à la mode.

De retour à Londres, Hoyland quinquagénéaire doit se réinventer, repartir sur de nouvelles bases, comme Hirst aujourd’hui : ”La trajectoire de l’Ange déchu” s’intitulait la dernière grande rétrospective de John Hoyland en 2006 ) la Tate Gallery/St Ives.

L’exposition “Power Stations” regroupe donc des oeuvres de John Hoyland de 1964 (de la reconnaissance) à 1982 (à son élection à la Royal Academy). Les oeuvres présentées, proviennent de la collection personnelle de Damien Hirst qu’il a acheté à John Hoyland, du vivant de celui-ci, ou soit proviennent des galeries qui le suivaient alors comme André Emmerich Gallery (galerie dont Clement Greenberg était l'associé), Waddington, etc…


La peinture de Hoyland se présente dans les années 60 comme une série de Color Field Paintings  (Frankenthaler, Olitsky, Stella,...) et presque minimaliste, suivant la théorisation critique de Clement Greenberg. De grands aplats de dilution de couleurs sont empreints dans la toile, dans une manière preste, rapidement menée. La peinture à l’huile est versée, ou brossée sur une toile de lin en général simplement montée en drapeau et punaisée sur un châssis  léger et rudimentaire.
Au milieu de la toile, des lignes, des carrés ou des ovales sont dessinés d’une couleur complémentaire à celle du fond, inscrivant un contraste simultané simple et docte. L’espace ne s’ouvre pas vers l’extérieur, mais se creuse en une fenêtre dans le mur ou un carré fait retour à la limite de l’expérience cinétique.



Si la peinture est énergique, rapidement menée, il peut même y avoir des effacements des reprises - que certains esprits prennent pour des restaurations ratées. La peinture est évènement, dans toutes ses implications. Malgré sa grande dimension, son abord minimaliste, l’oeuvre n’est pas dans l’intimité du regard, mais jeté dans un trait d’esprit, un jeu appliqué des théories de Delaunay ou d’Albers sans esprit de sacré, en cela  plus proche de l’esprit de Barnett Newman que du sérieux théologique de Rothko.

La première salle est rouge. 5 toiles rouges donnent un sentiment minimaliste. Les carrés qui se superposent sur la toile sont vert. La ligne noire qui coupe la toile est noire ou orange. L’ensemble produit un effet de saturation.




La salle suivante est à dominante verte, trois toiles au contraste plus subtil où s’opposent à des coups de brosses ondoyantes, des carrés et lignes  orange et rouge. 



La troisième salle est comme grise des fonds des toiles badigeonnées de noir, de gris de payne sur lesquels des carrés bleu outremer choquent des orange. Les fonds se complexifient de plus en plus toujours fin et toujours plus complexe, travaillés repris dans des gammes gris choisis.







A l’étage les années 70, la salle est rose et difficile, la peinture de Hoyland et lui-même souffrent. Les tableaux, choisis par Greenberg, dégueulent d’un alcoolisme qui le perdra physiquement.






La dernière salle est bleue et rouge, les couleurs sont comme placées. Les carrés de couleurs se répondent entre texture épaisse et trace vibrante de couleurs.



La peinture de John Hoyland est prise dés le début entre deux influences, bien sur la peinture américaine de l’Ecole de New York qu’il découvre en 1959 lors des grandes expositions à la Tate Modern mais, avant, avec Nicolas de Staël qui fut son “héros” d’adolescence.


L’exposition “Power Stations” montre bien cette tension irrésolue entre ces deux influences majeures, qui trouvait sa grande résolution dans l’oeuvre ultime des hybrides, après 1984, où les déversements, les fusions  et les empâtements sont poussées dans une volonté de tout mélanger et de tout peindre.
Damien Hirst et John Hoyland en 2010