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mardi 14 juin 2011

Rétrospective Jean Bertholle à Dijon - Le renoncement à l’abstraction

Le Musée des Beaux-Arts et le Musée d’Art Sacré de Dijon présente une rétrospective Jean Bertholle (1909-1996), intitulée « La matière et l’esprit » du 14/05 au 19/09 2011.


L’œuvre de Jean Bertholle se découpe en plusieurs périodes, d’abord figurative et surréaliste, puis abstraite dans les années 50 et 60, enfin figurative à partir des années 1970. Il expose régulièrement aux Réalités Nouvelles des années 1950 aux années 1980, à la Biennale de Venise (1949, 1960), Sao Paolo (1950) et dans de nombreuses galeries. Son style est fait d’un entrelacs de touches courtes répétées en diagonales et isomorphes qui peut évoquer une sorte de tapisserie abstraite ou figurative suivant les périodes. Il ne faut pas oublier que pour cette génération de peintres, une partie non négligeable de leur travail après-guerre est la réalisation de vitraux (dommage de guerres). À la fin des années 1960, il renonce à l’abstraction, ressentant le manque de «  l’objet » et de sa poétique, suivant en cela une réflexion analogue, bien que distincte, à celle de Jean Hélion (RN 1939) de retour des camps. Son système se maintient à partir de trapèzes, triangles, cercles qui forment de manière lisible table, verre, fruits proposant une lecture symbolique de la nature. Il transpose la peinture classique dans un univers à la géométrie descriptive. Bertholle accorde à la valeur symbolique de l’objet  le signe d’un pouvoir conciliateur et unificateur qui le conduit à l’Art Sacré. Cette rétrospective démontre la continuité et le renouvellement des thèmes, valeur plastique et spirituelle du noir, attraction pour le mystère, importance de la construction et de la composition, par-delà la distinction entre oeuvres figuratives et non-figuratives.


En 1946, Bertholle participe à l’Exposition « Peintures en France 1939-1946 » du Whitney Museum sélectionné par Bernard Dorival, conservateur du Musée d’Art Moderne de Paris. Clement Greenberg, alors critique au journal La Nation commente de manière sévère un des postulats de cette exposition qui était de démontrer l’existence d’un expressionnisme français fondé sur une synthèse de cubisme et de fauvisme au service d’une aspiration où se mêlent expressionnisme et surréalisme. Après un éloge de Tal Coat (RN 1949), et le regret de l’absence de Dubuffet, Greenberg constate comment les peintres français dont Bertholle, jouent des émotions violentes, intelligibles, explicites, placées sur des objets signifiants. Greenberg est surpris par l’aspect théâtral d’une peinture qui outrepasse le tempérament français pour se rapprocher des expressionnistes allemands par un aspect sauvage et pathétique. La critique de Greenberg ne peut surprendre, chez celui qui allait devenir le critique et l’inventeur de l’expressionnisme abstrait en 1950, du « all-over », du « post-abstract painterly », de l’abstraction pure. Elle résonne aussi comme les réflexions que le peintre Hans Hofmann donnait à son élève Greenberg sur la distorsion maniériste, venue de Picasso, le mélange de fauvisme et de cubisme, et sur l’expressionnisme. Hofmann avait été l’assistant de Robert Delaunay (RN 1939)… tout comme Bertholle !

Bertholle lui poursuivra sa méditation sur la peinture, à travers des citations de figures-clés, Ucello, Tintoret, Delacroix, Moreau… Et l’utilisation du clair-obscur, donnant à son œuvre une dimension singulière du pathétique que Max-Pol Fouchet (RN 1973) expliquait chez Bertholle comme infra picturale, c’est-à-dire comme le combat à l’œuvre en interne qui oppose la couleur au désir d’ordre et qui donne lieu à la violence que Bertholle considérait comme nécessaire à la peinture et sans laquelle « il n’y a pas de salut ». 


Alors que la réflexion sur la peinture d’Hofman conduit à la pure abstraction conçue comme un process, un combat pictural sans résolution. Bertholle lui renonce à l’abstraction, pour ajouter un nouveau contrat symbolique en mettant en place une figuration religieuse.

En 1939, Jean Bertholle participait à l’exposition universelle à NY avec Le Moal (RN 1954) et Zelmann. Ils peignaient un plafond de 1500 m² pour le Pavillon Français. Le pavillon américain, lui, était peint par de Kooning, Pollock, et Guston ...  Accueillis par Max Ernst et espérant une exposition, Bertholle et Le Moal avaient mis leurs tableaux, en caisse avec le matériel pour l’Exposition Universelle. Non déclarés leurs tableaux furent bloqués par les douanes américaines… dont un des fonctionnaires n’était autre que Clement Greenberg !

Foulard Commémoratif de l'Exposition Universelle de New York - 1939 

L’exposition couvre l’ensemble de la carrière de l’artiste. Elle évoque aussi des aspects de l’œuvre – objets, vitraux, tapisseries, livres – jamais montrés à Dijon. Le grand intérêt de cette manifestation est de pouvoir couvrir toutes les périodes de la carrière de l’artiste.
Environ 90 peintures, une dizaine d’oeuvres en trois dimensions et des documents d’archives, sont proposés au public. Les deux tiers des œuvres sont exposés au Musée des Beaux-Arts dans les salles d’expositions temporaires en suivant essentiellement la chronologie. Un espace à caractère documentaire présente quelques photographies ainsi que d’autres média utilisés par l’artiste (décor et costumes de théâtre, livre illustré).

Erik Levesque

Le catalogue est accompagné de textes de Michel-Georges Bernard, Lydia Harambourg, Frère Michel Albaric, Philippe Le Burgue et enfin de celui d’André Bouzerau (RN 1985) intitulé "Jean Bertholle, son enseignement. Seuls les moyens artistiques s'enseignent". Jean Bertholle était professeur honoraire de l'Ecole des Beaux-Arts de Paris et membre de l'Académie des Beaux-Arts.

Clement Greenberg, The Nation 22 Février 1947 -  p130 in The collected essays and criticism : Arrogant purpose 1945-1949 -The University of Chicago Press, 1986 - Introduction John O’Brian
Max-Pol Fouchet - Bertholle - Le Sphinx 1979